Guinée : quand la démocrature devient une norme assumée
Je regarde aujourd’hui la Guinée avec une profonde inquiétude, mais aussi avec une lucidité que beaucoup refusent d’admettre. L’investiture de Mamadi Doumbouya n’est pas un simple épisode de transition politique, encore moins une étape vers une démocratie rénovée.
Elle marque l’installation officielle d’une démocrature, cette forme hybride où le langage démocratique sert de camouflage à une dictature militaire assumée.
Depuis le 5 septembre 2021, un message clair a été envoyé à tous les Guinéens : le pouvoir ne se conquiert plus par les urnes, mais par les armes. Mamadi Doumbouya l’a prouvé.
Et plus grave encore, les institutions censées protéger la souveraineté populaire, notamment la Cour suprême, ont validé cette prise de pouvoir, lui donnant un vernis de légalité.
Dès lors, à quoi bon parler d’élections libres et transparentes ?
On nous parle de refondation de l’État, de rectification institutionnelle, de transition apaisée. Mais derrière ces mots soigneusement choisis se cache une réalité brutale : la force militaire est devenue le principal critère d’accession au pouvoir en Guinée.

Le précédent est désormais posé. Pourquoi s’organiser politiquement, convaincre, faire campagne, respecter les règles démocratiques, si un groupe armé peut renverser un régime et être ensuite adoubé par les institutions ?
Ce qui me choque le plus, ce n’est pas seulement l’attitude du pouvoir militaire, mais la normalisation populaire de cette dérive.
Une partie de la population guinéenne s’émerveille, applaudit, soutient ce que j’appelle sans détour une nouvelle démocrature, certains guinéens soutiennent Doumbouya sous prétexte qu’il est « différent », « jeune », « patriote ».
L’histoire africaine est pourtant remplie de ces figures militaires charismatiques qui promettaient le changement et ont fini par confisquer durablement le pouvoir.
L’argument selon lequel « le peuple soutient » ne suffit pas à légitimer un régime. Le soutien populaire sans mécanisme démocratique crédible n’est qu’un plébiscite émotionnel, fragile et manipulable.
Une démocratie ne se mesure pas aux foules rassemblées ou aux slogans repris sur les réseaux sociaux, mais au respect strict des règles : élections crédibles, séparation des pouvoirs, liberté d’expression, alternance réelle.
En Guinée, ces principes sont aujourd’hui relégués au second plan. Le discours officiel entretient volontairement le flou sur le vrai enjeu politique, pendant que le pouvoir se consolide, que les voix critiques sont marginalisées, et que l’armée demeure l’arbitre suprême du jeu politique.
Nous ne sommes plus dans une transition, mais dans une installation progressive d’un régime autoritaire.
La Cour suprême, en validant ce processus, a trahi sa mission historique. Elle aurait dû être le rempart contre l’arbitraire, elle est devenue un instrument de légitimation du fait accompli.
En agissant ainsi, elle envoie un signal dangereux : le droit s’incline devant la kalachnikov.
Je refuse d’accepter que l’avenir politique de la Guinée se résume à cette fatalité. Refuser les élections libres et transparentes, ou les rendre inutiles, c’est voler au peuple son droit fondamental de choisir librement ses dirigeants.
C’est aussi préparer le terrain à une instabilité chronique, car tout pouvoir conquis par la force appelle un autre pouvoir conquis par la force.
La Guinée mérite mieux qu’une démocratie de façade. Elle mérite un État de droit réel, pas une mise en scène institutionnelle au service d’un régime militaire.
S’émerveiller aujourd’hui, c’est risquer de pleurer demain. L’histoire ne pardonne jamais longtemps les illusions collectives.
Cet article n’est pas un appel à la haine ni à la violence. C’est un cri d’alerte, un refus de la résignation. La démocrature n’est pas une solution. C’est une impasse.








